Conseils de lecture

Susan Howe

Ypsilon

22,00
Conseillé par (Libraire)
1 novembre 2022

"Cela faisait des années que je cherchais les mots pour remercier Emily Dickinson de l’inspiration que m’a procurée son audace poétique…" Susan Howe

Ouvrir "Mon Emily Dickinson", c’est aller extraire de la gangue d’une réputation devenue aliénante une des expériences poétiques les plus modernes qui soient. C’est entrer au cœur du langage minimaliste et syncopé d’une femme radicalement traversée par un souffle vital qui se mesure à une angoisse fondamentale. C’est parcourir, en l’effeuillant méthodiquement, l’herbier dissonant de la "nonne d’Amherst" et réinsuffler à chacune de ses captures botaniques la sève des fleurs et des feuilles qu’elle se plaisait à documenter. C’est convoquer autour de cette "reine recluse" l’environnement intellectuel et familial (l’héritage puritain et la rectitude protestante des pères fondateurs des Etats-Unis) et le contexte historique (la violence et l’ambiguïté de la guerre de Sécession) dont elle est un avide et sauvage réceptacle. C’est corriger une erreur persistante commise par ses pairs – tous masculins – qui, si tant est qu’ils eussent pu les décrypter, se savaient confusément menacés par l’ampleur et l’audace créatives de celle qui, depuis, est devenue l’une des figues les plus rayonnantes de la poésie anglo-saxonne. "L’oreille consciente" d’Emily Dickinson est ici rendue à sa puissance de contamination et c’est bien en poète que Susan Howe, abreuvée et reconnaissante, ramasse son enquête érudite à la "circonférence" d’une œuvre qui se déploie en révélations aussi lumineuses qu’insaisissables.

"Ma Vie passa – Fusil Chargé – " Emily Dickinson


Ana Maria TORRES

La Grange Batelière

15,00
Conseillé par (Libraire)
10 octobre 2022

Terra Fria est un récit puissant et ramassé qui puise dans la mémoire, au prisme d’une double confession intime et poétique. Derrière ce que l'on devine comme un retour d’expérience sur l’immigration portugaise en France, liée à la pauvreté, à la lente disparition du travail, au dénuement et à l’abandon forcé de certains modes de vie, s'y révèle par capillarités la profonde tristesse d'un exil rendu à une forme de banalité. L'écriture charrie les sentiments les plus contradictoires, autorise les règlements de compte, s’attarde sur la question du choix mais capte aussi tous les émerveillements qui jaillissent de cette terre rude et silencieuse. Terra Fria devient alors aussi une évocation solaire, presque aveuglante, de l’enfance, cet Eden, dont l'incandescence force l'éloignement, qui nous ouvre à la contemplation et donc à la résistance face à la dureté.


Anton Beraber

L'Atteinte

16,00
Conseillé par (Libraire)
21 juin 2022

Une rencontre improbable que seule la littérature permet, entre qui pourrait être écrivain — témoin universel et absolu — et qui représenterait l’archétype de nos vices et nos dérives les plus secrètes — un misanthrope misogyne, décati, grossier, répugnant, un vagabond, un marginal —
Un verbe fort, un humour grinçant, qui racontent l’inavouable enfoui en tout individu. A ranger au rayon des romans cultes, à côté de "La Grande vie" de Jean-Pierre Martinet ou des "Saisons" de Maurice Pons.


17,00
Conseillé par (Libraire)
26 mai 2022

"Soi-même éparpillé et mélangé à tellement de fragments de nuages, de cailloux, de feu, de noir, de bruit et de silence." En citant ainsi Claude Simon ("La Route des Flandres", Editions de Minuit, 1960), Sophie Daull nous délivre, incidemment ou pas, l'exacte description de l'émotion toute humaine qui nous étreint à la lecture de ce roman dense et implacable. Derrière chaque évocation, grave ou cocasse, se dissimule un paysage familier et un accès partagé à la mémoire universelle des joies et des tragédies qui jalonnent une existence terrestre. Maîtrisé et si beau.


21,00
Conseillé par (Libraire)
26 mai 2022

Évoquer "La véritable histoire de Matías Bran", c’est comme ouvrir la valise mexicaine de Robert Capa, et rendre hommage au patient travail de rapprochement des œuvres et du public ainsi qu’à la minutieuse collecte de la mémoire populaire, que mènent avec une joyeuse détermination des éditeurs indépendants comme La Contre Allée, et des libraires défricheurs et engagés, comme le furent Didier et Catherine Bardy, qui nous ont fait rencontrer ce texte, à la Librairie Tartinerie de Sarrant (peut-être le plus petit village du Gers).

Alors qu’Isabel Alba y était en résidence d’écriture, au cœur des terres natales de sa traductrice Michelle Ortuno, nos libraires présentaient ainsi l’ouvrage : « La véritable histoire de Matías Bran est le premier volet d’une saga familiale qui démarre en Hongrie à la fin du XIXème siècle et se termine à Madrid au début du XXIème siècle. Nous suivons le cours de la vie de plusieurs ouvrières et ouvriers de l'usine d'armement Weiser de Budapest, qui apprennent clandestinement à lire sur les pages du Manifeste de Marx, et vont se mobiliser pour lutter contre le capitalisme. Nous traversons les grands conflits en Europe, de la Première Guerre mondiale à la Révolution russe, en s'arrêtant sur un événement historique important et assez peu traité, la République des Conseils de 1919, qui ne durera que 133 jours. Une réflexion sur la place du livre dans le monde ouvrier pour se construire une culture politique. Un style qui mêle images et mots, au traitement épuré et fragmentaire. »

En contrepoint, rappelons ici la profession de foi de La Contre Allée que l’éditeur prend soin d’inscrire en quatrième de couverture des ouvrages publiés dans sa collection La sentinelle : « Une attention particulière aux histoires et parcours singuliers de gens, lieux, mouvements sociaux et culturels. »

On tient alors une manière de définition du travail d’écriture d’Isabel Alba : une empathie déterminée pour ces itinéraires individuels parmi les plus humbles, sertis de hasard et de destin, qui, basculant dans le courage, sont incendiés par la marche de l’Histoire. Ce qui incidemment documente aussi — actualité tragique — la force d’union et la capacité de résistance d’un peuple éveillé à l’heure de la guerre.

"Le temps est tout, l'homme n'est plus rien ; il est tout au plus la carcasse du temps.", György Lukàcs, philosophe et ministre de la culture de l’éphémère République des Conseils (Hongrie, 1919)